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LES CHRONIQUES VASISTAS
— Eza Paventi
#4 - ICI ET LÀ
ICI ET LÀ
Montréal, 19 février 2004
Je ne connais pas la sensation de se sentir arraché à sa
terre maternelle. Je ne sais pas ce que ça implique de quitter
une vie et de tout recommencer à zéro ailleurs. Je ne sais
pas comment on arrive à vivre avec deux vies différentes
en une seule identité. Les gens qui ont connu cette expérience
me fascinent. En général, ils ont traversé une longue
période de questionnement sur leur identité et ils arrivent
plus facilement à se détacher des choses. Je ne me lasse
jamais d’entendre leurs histoires. Avant même que Ganesh Anandan
commence la sienne, je suis toute ouie.
L’artiste indien s’avance sur scène, simplement vêtu
d’une chemise et d’un pantalon. Nous ne sommes pas devant
un personnage, ni devant un conteur. Nous sommes devant un homme simple
nous confiant humblement qu’il a cinquante ans ce soir. C’est
une occasion de prendre le temps de revenir en arrière et de refaire
en notre compagnie une partie du chemin qu’il a parcouru jusqu’à
présent. L’histoire de Ganesh, un Indien catholique qui porte
le prénom d’un dieu indou (un détail que je trouve
absolument charmant) commence à Bangalore, en Inde. Il y passe
son enfance et son adolescence. Puisqu’il n’y avait pas de
télévision, l’artiste nous confie qu’il écoutait
beaucoup de musique à l’époque. Tout de go, il met
en marche un vieux tourne-disque et une musique indienne traditionnelle
se fait entendre. La tête de Ganesh redevenu adolescent se fait
aller dans un sens et dans l’autre. Après un moment, le jeune
musicien met un autre disque de sa collection. Des accords rocks et un
chanteur américain se font entendre. Visiblement, l’ado apprécie
tout autant ce style ! Pour moi, ce petit moment est vraiment représentatif
de l’ensemble de la pièce. L’artiste nous fait voyager
de sa terre natale à Ottawa, d’Ottawa au Lac Saint-Jean,
du Québec à l’Inde, et ainsi de suite… On change
d’univers et d’atmosphère le plus naturellement du
monde.
Et, on a envie de le suivre… Ganesh en a marre d’Ottawa ?
Il part en direction de Montréal. Dans la métropole, il
aperçoit une affiche annonçant un spectacle de musique au
Lac Saint-Jean. Voilà une excellente raison de faire du pouce jusqu’au
plus grand lac du Québec ! Arrivé sur place, l’Indien
qui ne parle pas un mot de français rencontre les musiciens après
la représentation. Ils ont des affinités. Il décide
de rester. Son séjour durera… quatre ans.
L’artiste au grand talent d’orateur nous raconte une histoire
qui ne cesse de surprendre avec ses multiples rebondissements et ce, dans
une mise en scène ingénieuse. Enfin ! Quel plaisir de voir
un spectacle dans lequel la technologie est au service de l’histoire,
et non l’inverse !
Ganesh partage avec nous ses aventures au centre d’un cercle formé
par une piste de train électrique. Le train, qui fait directement
référence au voyage, est utilisé comme socle de caméra.
Le voyageur sort, par exemple, une photo de sa famille en Inde. Le train
arrive en trombe, il se place devant la photo et l’image est retransmise
sur un écran. Non. Non. N’allez pas imaginer un grand écran
suspendu au-dessus de la scène ! Imaginez plutôt un instrument
de musique, disons une sorte d’hybride entre une mandoline et un
tambour, dont la peau tendue sert d’écran aux images vidéo.
Des visages, des paysages enneigés et des balades dans les rues
chaotiques de l’Inde apparaissent dans le cœur de l’instrument.
Ce dernier est utilisé par l’artiste pour jouer de la musique
qui accompagne son récit. ICI ET LÀ est un bel exemple de
spectacle dans lequel la vidéo s’intègre admirablement
bien au dispositif scénique, tout en alimentant le récit.
Source
:
Vasistas, Théâtre
La Chapelle
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