Montréal, le 19 mars 1999

Jeux
de doigts

Sons purs et entrelacs
de rythmes pique-
ront la curiosité au
théâtre La Chapelle

Clément Trudel
LE DEVOIR

L es onomatopées sont ici plus utiles que les paroles. Les sons de gorge, plus ou moins graves et prolongés, s'allient aux jeux de doigts, d'ongles et du plat de la main sur la surface ou les rebords d'une variété de tambourins. Ce sont les matériaux de Fmgerworks qui font intrusion, ce soir et demain, au théâtre la Chapelle. Par moments, les rythmes se rangent sur la structure de sons (shruti) du sud de l'Inde. L’un de ces tambourins, le kanjera, dont la membrane, faite de la peau d'iguane, doit être humectée, est toujours utilisé dans le répertoire classique de l'Inde méridionale. Le tar est un peu plus grand et provient dAfrique du Nord; le bodbran a son origine dans les pays celtiques (il en existe un modèle avec baguettes, un autre pour doigts seulement) et le rik vient d'Égypte.

Et comme si cela ne suffisait pas, Ganesh Anandan ajoute certains instruments de percussion de sa propre invention! Il utilise diverses essences de bois pour varier la résonance d’objets qui peuvent paraître des bricoles anodines, et il ne s'est pas encore soucié de leur donner un nom, mais l'un d'entre eux évoque pour moi une balalaïka doublée d'un triangle-tambour.

Le tout peut sembler abracadabrant... jusqu'au moment où ce diable de Ganesh se concentre sur ses instrusments et entre en communication avec ses complices de Fingerworks, eux aussi experts dans cet art du «faites-le avec les doigts» : Patrick Graham et François Taillefer.

On en redemande? Alors, l'invité de New York est Glen Velez, qui connaît les traditions de percussions des divers continents et fait partie depuis 15 ans de l'ensemble Steve Reich & Musicians. Avec Velez, Ganesh Anandan travaille parfois par télécopieur pour échanger des partitions, ou simplement au téléphone... mais là alors, les onomatopées doivent parfois céder la place aux mots qui disent la vie trépidante, ou encore l'aspiration à l'univers de réflexion dans un monde en mutation.

Tout est possible sur ce canevas de sons frappés; qu'on se rappelle l'importance des tambours dans la culture africaine, qui a des balafons et ses calebasses servant de résonateurs, et dans les rites haïtiens où le grand tambour trône au poteau-mitan.

«C'est très simple», a-t-il dit. Probablement que son maître en culture musicale Kamatak, dans son pays d'origine, lui fait voir des subtilités qui échappent au profane. Il y a trois ans, en ce même théâtre La Chapelle, en collaboration avec le sculpteur Paskal Dufaux, il avait surpris (et conquis) son public avec son Espace Shruthi, un voyage initiatique (une sorte de «déroute organisée», disait notre critique) fondé sur le métissage Orient-Occident.

Il y a là des sons purs, un entrelacs de rythmes et une certaine désinvolture qui piquent la curiosité. Pour la forme, il arrive à Ganesh Anandan de conclure par un «Salut, comment ça va?» et d'accoler le titre à sa toute dernière création dont lanotation est toujours double: l'une sur portée musicale courante, l’autre en onomatopées qui donnent ceci: Ta di tom nun...

T   R   A   N   S   L   A   T   I   O    N

Slight of Hand

Clément Trudel

Onomatopoeia not words! Throaty voices, long and low, accompany the sounds of palms, fingertips, and nails on the skins and rims of a variety of frame-drums. The sounds of FingerWorks invade Théâtre La Chapelle tonight and tomorrow for a pair of groundbreaking concerts. At times their rhythms conform to the sonic shruthi structure of South Indian music, making use of the Kanjera, an iguana skin drum used in South India whose surface is kept supple with regular watering. The North African Tar, the Irish Bodhran and the Egyptian Rik are also added to the FingerWorks mix.

If this weren’t enough, leader and composer Ganesh Anandan adds his own invented percussion instruments. He uses different types of wood to vary the resonance of objects that appear banal at first glance. Most of his inventions have yet to be named, including one that seems to me like a balalaika crossed with a triangular tambourine!

Much as it sounds confusing, it all comes together when the devilishly playful Ganesh turns his attention to his instruments and his two apprentices Patrick Graham and François Taillefer, also experts in the art of “letting their fingers do the walking”.

More? The special guest musician is New Yorker Glen Velez, a master of traditional percussion styles from around the world and a 15-year member of the ensemble Steve Reich and Musicians. Anandan works with Velez using the fax machine and the telephone, where the two masters communicate not with words but with musical onomatopoeia!

Everything seems possible on the empty canvas of a drum skin. One is reminded of the importance of drumming in African cultures and in Haitian ritual.

“Its really very simple,” says Anandan, who has probably been initiated into the more subtle and sacred aspects of music by his Karnatak master. Three years ago Anandan collaborated with sculpter Paskal Dufaux to create the Espace Shruti sonic installation at Théâtre La Chapelle. Espace Shruthi was a voyage of initiation, a “getting lost on purpose” experience (as our critic put it then) in the intersection between East and West.

On this latest recording, the listener is captivated by interlocking rhythms, but pure sounds and by a fascinating effortlessness of execution. Anandan’s last piece is titled “Salut, comment ça va?”, or in the onomatopoeic language of rhythm “Ta di tom nun”…